Entretien avec Coralie Emilion, directrice artistique d’HONORINE PRODUCTIONS

Coralie Emilio,Peux-tu nous raconter ta première rencontre avec le théâtre…

On arrivait à Paris, j’avais cinq ans et ma première pièce de théâtre fut une pièce avec Jean Lefebvre, (rires) qui se donnait je crois, au théâtre des Nouveautés. C’était complètement dingue pour moi que d’aller dans un vrai théâtre et en plus à l’italienne. Après, nos sorties familiales étaient souvent ponctuées par des soirées au Café de la gare, au Splendid. Je me souviens de fous rires partagés en famille, avec la salle aussi, ça me transportait. Ensuite, il y  a eu une deuxième rencontre avec le théâtre et là ce sont des chocs pendant mon adolescence qui me taraudent encore en fait aujourd’hui : Claude Régy, Eugénio Barba et Patrice Chéreau. C’est, ajouté à ces rencontres, Pina Baush et Carolyn Carlson et voir Jean Lefebvre sur scène ! (rires)

Il y avait une fibre artistique dans ta famille ?

Pas du tout. Mon père à l’époque, enfin, quand j’étais enfant, était militaire ; ma mère, elle, était vendeuse. Mes parents ont toujours été ouverts, mais pas des artistes à proprement dits. En fait, si ! Ils étaient un peu artiste à leur manière, en hobby : mon père jouait de la guitare, ma mère faisait un peu de dessin. Ils n’avaient pas une culture particulière mais ils étaient ouverts. Quand j’y pense, ils travaillaient beaucoup et ils ne s’autorisaient pas tellement pas à faire grandir  leurs passions, quant à imaginer même une seule seconde pouvoir intégrer l’art  dans leurs vies professionnelles, c’était je pense inimaginable à l’époque pour eux. Mais ils étaient ouverts et curieux et très jeunes en fait. Malgré tout, dès que j’étais intéressée par quelque chose, eux-mêmes s’y intéressaient, et ils me laissaient fouiller, chercher. En fait, c’est un peu comme si on avait grandi ensemble.

Comment tu t’orientes alors vers le théâtre ?

Dans les fondements, il y a eu ces premières rencontres avec le théâtre dont je te parlais tout à l’heure, les rires, les émois partagés avec une salle et l’envie d’être sur le plateau pour prendre autant de plaisir que les comédiens que je voyais et en donner aussi autant que nous en prenions à recevoir, et puis plus loin aussi il y a mon grand-père.

Et puis tu rajoutes à ça la danse, les premières sensations en plateau devant en public, mais aussi répéter avant, travailler et retravailler. Quel plaisir ! Cette sensation de frissons je peux encore la sentir, celle que j’ai eue la première fois où j’ai dansé en public. Tu combines à ça ma passion pour la lecture, la poésie et puis des rencontres avec des professeurs qui m’ont poussée, je dirai même parfois guidés. Et donc je me suis retrouvée  à faire du théâtre au lycée de manière plus intensive, plus réfléchie et je n’ai jamais arrêté depuis d’une manière ou d’une autre même quand j’ai eu peur, même quand j’ai cru que j’arrêtais. En fait, je prenais des chemins de traverses, je tissais une toile, ma toile de comédienne et d’artiste.

En te disant artiste je cherche un autre mot, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs… Peut-être parce que j’ai peur d’être pédante, je ne sais pas… Enfin peu importe. Ce qui est certain, c’est j’ai toujours été attirée par le fait de créer, de transformer les choses, mes émotions et tenter de comprendre : comprendre l’humain aussi… Au moins un peu… Une sorte de nécessité que je transporte, je me sens toujours aux aguets…

Tu dessinais aussi déjà à l’époque.

Dès mes quinze ans, oui. En fait, je dessinais avec ma mère un peu quand j’étais enfant et puis le dessin est venu surtout par le théâtre pour dessiner des scénographies et après j’ai continué à utiliser cet outil pour étancher cette sensibilité dont je te parlais tout à l’heure. Et puis aussi peindre, c’est comme une étape un peu solitaire de rêve, de rumination, de macération aussi et en même temps un espace de communication brutale, sans filtres presque. Je peux laisser mes obsessions et questionnements s’exprimer à ce moment-là, brutes et très instinctivement. En fait c’est un art où l’observation et la connexion à soi est primordiale, comme le travail du comédien. Adolescente, jeune adulte j’étais très sensible quand j’y pense : j’oscillais entre un manque d’assurance et une sorte d’intuition que là était le bon endroit. Ensuite, j’ai fait des études de psycho !…

C’est drôle de faire de la psycho après la case théâtre ?…

Oui. Je crois que j’avais très peur de me lancer dans le théâtre complètement , et encore plus en tant que comédienne. J’avais envie de faire plaisir à mes parents qui eux même avaient peur, en tant que bons salariés issu d’un milieu ouvriers, ils transportaient, à l’époque en tout cas, l’idée « Tu dois en baver pour y arriver, prendre du plaisir dans le travail – Dans l’art et puis quoi encore ?! ». Pour être honnête, faire des études de psychologie m’apprenait beaucoup, et en même temps je travaillais, j’étais professeur de théâtre et je commençais l’assistanat à la mise en scène. La psychologie m’a apporté des référents et des assises théoriques. Et des questionnements, surtout !… (Rires). Que je prolonge encore aujourd’hui, dans mes recherches et créations.

Et de la psycho au théâtre, alors, comment s’est fait le cheminement ?

Quand tu travailles sur l’autre, logiquement, au bout d’un moment tu te poses la question pour toi. (Rires). Et donc je sentais bien qu’il fallait que je me lance complétement mais J’étais perdue, j’avais peur de faire le grand saut. J’étais finalement  submergée à un tel point que je me suis dit « je me casse ! ».

Je suis partie à Bordeaux, retrouver mes racines. C’était après mes études. J’ai passé un an à bosser dans des associations, peindre. Oui parce que pendant mes études, la peinture prenait de plus en plus de place. Quelques collectionneurs m’ont repérée à l’époque et continuent encore à suivre mon travail, d’ailleurs.

Donc cette retraite bordelaise a été un temps de mise au point, de reculer pour mieux sauter (rires). Et puis j’ai fait des rencontres fondatrices à cette époque, des gens comme Frédéric Honoré qui m’ont transmis des ancrages et une vision du monde qui colore mon travail et mon quotidien, cette coloration chamanique je l’assume et je ressens une profonde gratitude quand j’y pense.

C’est fou quand on y pense, tu mettais tout en place en même temps…

En même temps, sans le savoir, dans le doute. Ce sont ces rencontres dont je te parlais qui m’ont permis de me poser et de me dire : « je prends mon courage à pleines mains et je me fais confiance et je lâche prise, je laisse la vie me répondre en quelques sortes». Et c’est à ce moment-là, où grâce à une amie, on m’a appelé pour un tournage de trois mois pour être coach de comédiens en plateau. Ça a  bien marché, j’ai pris beaucoup de plaisir et beaucoup appris pendant ce tournage. Et puis après on n’a pas arrêté de me rappeler. J’ai quitté Bordeaux et je me suis réinstallée à Paris. J’ai enchaîné les tournages pour le cinéma, la télévision et j’ai repris l’assistanat à la mise en scène avec plaisir.

Et comment t’es-tu lancée dans l’aventure en tant que comédienne ?

Ça a pris du temps. En fait J’ai rencontré un texte. Je n’arrêtais pas de dire que je monterai sur scène quand je rencontrerai un texte. J’ai rencontré ce texte, Valentina, qui est  extrait de la supplication de Svetlana Aléxievitch. Je lisais ce témoignage et plus j’avançais dans ma lecture et plus je me disais, « c’est pour moi ! ».

J’ai fait appel à une amie assistante réalisatrice Laure Roussel, j’avais confiance en elle artistiquement, et humainement pour me lancer dans cette aventure. Et depuis Valentina, tous les jalons se sont mis en place.En plateau, je me sens chez moi, à ma place. Et puis doucement Les gens que je coachais m’ont vu et me voit jouer et certains me coachent à leurs tours. C’était il y a cinq ans (quand j’avais trente ans). Il y a seulement cinq ans ! (Rires)

En fait c’était évident et nécessaire et cette évidence n’a fait que de s’infléchir par la suite. Depuis j’enchaîne les rôles, les projets de mises en scènes et les expositions, j’ai rencontré des gens qui font partie maintenant de ma famille de théâtre et il y en aura encore, des rencontres….

J’ai l’impression que très souvent, tu es à l’initiative du projet dans lequel tu vas jouer…

Affiche ValentinaOui c’est vrai, c’était le cas pour Valentina et pour La Mécanique de l’Ornithorynque, par exemple. Et ce sera encore le cas de biens d’autres réalisations, je me le souhaite. Pourquoi ou comment ça arrive ? Eh bien, je déroule toujours jusqu’à maintenant les même fils.

Il y a un désir, une nécessité qui vient de rencontres : rencontre avec un texte, avec un auteur, avec un autre comédien, avec un metteur en scène, un chorégraphe et une coïncidence, une concordance qui croise et ou réveille une obsession, un questionnement, mon intime. Et là tout se met en route, en branle et la mise en forme de ce désir que j’ai, eh bien, elle se frictionne avec d’autres.

Ces autres s’approprient le projet et ce désir devient commun et souvent, et grand bien nous fasse, nous allons au-delà de ce que j’avais imaginé. Cette énergie commune est très enivrante, touchante.

La Mécanique de l’ornithorynque est née comme ça. J’avais cette envie de parler du père, de la relation au père, de la confusion des sentiments. Et dépasser la peinture avec ce truc qui me taraudait, me submergeait. Quand j’ai rencontré Delphine Gustau, je lui ai juste parlé de cette envie comme on parle d’un bon film qu’on a vu la veille. Quand elle a rebondit dessus, en me disant que ça lui mettait les poils, là il y a une rencontre, il y a eu concordance. Pour Valentina c’est le texte qui m’a bouleversée.

Ces désirs je ne les lâche pas, pour les rendre concrets et eux ne me lâchent pas non plus d’ailleurs. Jusqu’à ce qu’il y ait concrétisation, après il y a les rencontres avec le public… Le partage. Et puis, pour être franche je n’aimerai pas me dire que je regrette, que j’ai trop attendu, que j’aurai dû. En plus quand on arrive au bout d’un projet, on laisse la place à d’autres projets aussi, ça fait du bien.

Et même si je n’ai pas perdu de temps, il y a de façon souterraine quelque chose chez moi qui me dit qu’’il ne faut pas perdre de temps à attendre, avoir trop peur de réaliser au point de se paralyser aujourd’hui ça n’est plus possible même plus recevable en ce qui me concerne. Ce qui n’empêche pas le temps du rêve, de la mastication…

Alors que c’est pourtant très souvent le lot du comédien que d’attendre…

Oui, c’est vrai.  Comme tu l’as compris, pour moi, c’est juste impossible de ne faire qu’attendre. Par exemple, Valentina est un texte émouvant et important, intime et universel en même temps. Cette petite histoire dans la grande histoire. Quand je porte la voix de Valentina,je dois le faire, cette parole me dépasse et c’est tant mieux. En fait je me mets au service du texte, du témoignage…

Et tu continues ton travail de coach ?

Oui, bien sûr avec grand plaisir d’ailleurs. C’est important pour moi de continuer aussi ce travail de direction d’acteurs, c’est un plaisir très fin, très subtil de diriger un comédien, de l’aider à trouver des portes d’entrée dans un personnage, un texte, quand le déclic se fait,  c’est magique.

Et dans tous les cas je suis plutôt une travailleuse, j’aime le travail de répétitions, de sentir et ouvrir ces fameuses portes d’entrées en tant que directrice d’acteurs et comédienne. En fait j’aime faire mon métier avec toutes les strates et étapes qui y sont accolées.

logo Honorine productions

Ce qui frappe aussi quand on suit ton parcours, c’est l’enchaînement des projets ! Quelle énergie ! Et la marmite finit par exploser, finalement avec l’envie pour toi de créer ta compagnie ?

Exactement. Il y a un vrai changement de vitesse parce que j’ai eu cette chance d’enchaîner en 2014 beaucoup de résidences de création, dont Atomium à la Halle Saint-Pierre, mais aussi  des pièces dans lesquelles je joue comme La Mécanique de l’Ornithorynque de Delphine Gustau, Rotterdam la nuit  de Charif Ghattas et Valentina de Svetlana Aléxievitch qui ont été programmé cette année dans des lieux comme la Manufacture des abbesses ou le Petit Hébertot. Tu rajoutes à ça cette première étape de création de « Amal » de Charif Ghattas à la Maison de l’Europe et de l’Orient.

Et en 2015, je vais jouer aux cotés de Christine Kotshi un très beau texte d’Antoine Wauters Debout sur la langue où nous sommes mis en scène pas Paula Brunet Sancho. Et le travail avec Bouziane Bouteldja un chorégraphe et danseur avec qui je collabore souvent maintenant. Il m’a chorégraphié dans la Mécanique de l’Ornithorynque et en ce moment je l’aide en tant que directrice d’acteur sur son prochain spectacle Réversible, nous étions d’ailleurs en décembre en résidence à la villette. Enfin tout ça pour te dire que les projets, les désirs, les rencontres, me sentir les reins plus solides qu’auparavant et surtout cette envie et ce besoin de prolonger ces rencontres dans une structure en adéquation avec mes convictions et projets c’est très alléchant et presque logique en fait. Donc oui me voilà Directrice Artistique d’Honorine Productions.

Pour une compagnie, justement, c’est étonnant ce nom de « productions » accolé ?…

Oui, tu as raison. (Rires). L’idée, c’est de produire et diffuser des réalisations artistiques pluridisciplinaires et pas que les miennes. Donc en fait productions est venu assez simplement, c’était même évident.

Dans cette compagnie, je suis évidemment accompagnée par d’autres personnes. Je suis la directrice artistique certes mais je travaille avec des gens comme Martine Tollet, Michel Bulteau, Lise Schreiber et bien d’autres…

Nous sommes tous d’accord sur l’intérêt d’ancrer Honorine Productions dans l’éducation populaire, notre intérêt pour l’être humain, sa complexité et d’être vigilant quant à ce que nous transmettons.

C’est la culture qui fait aussi qui je suis. Ce sont ces fameuses rencontres dont je parle depuis tout à l’heure. Pour ma part il y a eu des films comme Le lait de la tendresse humaine de Dominique Cabrera ou Le Fils des Frères Dardenne ou encore Une femme sous influence de Cassavetes mais aussi La 7ème compagnie, ou les films de Bouli Lanners ou encore de Delepine et Kervern mais aussi des philosophes comme Deleuze, Yves Clot, Miguel Benassayag et puis aussi Philippe Avron et des peintres comme Karel Appel ou Rebeyrolle ou encore dernierement l’écriture d’hugo Paviot dans les culs de plomb, le poète Jean Marc Lovay… et le comédien David Arribe aussi qui m’ont bouleversés tout ce monde qui côtoient aussi Les Robins des Bois, Pierre Mondy et Jean Lefevre. C’est ainsi.(rires)

Je te rassure, on n’est pas là non plus pour faire du sociétal à tout crin. (Rires). C’est plutôt comme une vigilance en filigrane… Pardon je m’embrouille un peu, peut-être.

Valentina - CoraliePas du tout, d’ailleurs si tu peux nous parler des projets de ta compagnie…

Dans la continuité de ce que j’ai fait avant, il y a Valentina, il y a Atomium et en coproduction, La Mécanique. Et pour boucler la boucle « filiation », nous allons monter une adaptation de Médée. Il y a aussi Amal de Charif Ghattas qui fait partie d’un triptyque, en cours d’écriture, sur le massacre de Dammour au Liban. C’est un texte sur lequel nous avons déjà travaillé cet automne en résidence à la Maison de l’Europe et de l’Orient.

Et nous produirons quelques courts métrages dans les mois à venir.

Nous sommes aussi entrain de mettre en place des stages pour professionnels et amateurs. Toujours dans cette idée de transmission

Il y aussi chez Honorine Productions la volonté de soutenir des artistes – plasticiens photographes, à travers des expositions virtuelles ?

L’idée du blog de la compagnie est aussi de mettre en avant le travail des autres et de créer un dialogue. Donc nous allons mettre tous les mois à l’honneur, un photographe ou un plasticien qui aura été désigné par les membres de la compagnie.

Et pour conclure, où pouvons-nous découvrir prochainement le travail de la compagnie ?

Pour marquer le lancement de la compagnie, nous proposons une représentation de Valentina au Musée de la Halle-Saint- Pierre le 7 février  Et le 27 avril à la Manufacture des Abbesses, une représentation exceptionnelle de Valentina aura lieu pour ne pas oublier les 29 ans de l’explosion de Tchernobyl. Enfin, quelques lectures publiques seront aussi proposées de Amalia respire profondément d’Alina Nelega et J’ai quatre-vingt-dix ans d’Audrey Baudeau avant l’été.

Entretien réalisé par Laetitia Heurteau, janvier 2015.

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2 réflexions sur “Entretien avec Coralie Emilion, directrice artistique d’HONORINE PRODUCTIONS

  1. Pour terminer cet entretien qui sort juste en ce jour du 7 janvier je tiens à adresser mon soutien le plus total et engagé à CHARLIE HEBDO , à la liberté d’expressions, je suis profondément triste et touchée. Coralie Emilion

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